CHATOUILLONS LA MORT
AVANT QU’ELLE
NE NOUS FASSE RIRE

Énis
118 pages - format poche

Écrits noirs et gris avec la mort comme compagne. Quelques poèmes épars entrecoupés de courtes nouvelles aux accents d’humour aussi noir que la robe de la Camarde.
LE CLIENT QUI REND FOU Conte morbide et d’humour noir C’est aujourd’hui que je prends la plume avec mon clavier pour épancher ma conscience. En effet je dois m’accuser d’un meurtre ; un beau meurtre, plein de fureur et de bave vengeresse. C’était cet été, et j’avais ouvert ma boutique depuis déjà quelques mois ; les clients étaient certes rares, mais dans l’ensemble faisaient bon accueil à cette librairie un peu spéciale. Nous étions un mercredi, ou un mardi... peut-être un jeudi. Ah non ! C’était un dimanche... le jour du saigneur. J’étais en train de travailler à un quelconque futur ouvrage... Allan-Poe je crois. ...“pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement”... Un client entra. — Bonjour monsieur, fis-je. — Bonjour, j’aimerai un p’tit rosé. — Je suis désolé, mais je ne fais pas d’alcool. Par contre j’ai une excellente bière sans alcool, une Krönembourg, maltée, très agréable. ...“Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse”... Là, il parut d’abord surpris. Je le comprenais, et ma foi la confusion “p’tit café” sans autre précision que son complément : “chez Denis éditions”, pouvait entretenir le doute. Mais sa réaction fut surprenante : — Ah bon ? Mais y a bien marqué “P’tit café” sur la pancarte ! Et moi je croyais que c’était un bar ! — Je suis franchement désolé monsieur. — Pas tant que moi ! Un dimanche ! Trouver un bar c’est comme chercher une bonne sœur dans une pissotière. L’image était osée et un tantinet grivoise, et le ton était véhément. L’homme commençait à faire demi-tour en disant des insanités à mon égard... je vous en passe l’essentiel. — Vous pourriez quand même indiquer “Sans alcool” sur vot’pancarte nom de dieu ! — Rien ne m’y oblige. — C’est de la publicité mensongère ! Je ne sais pas ce qui m’a pris alors. Les yeux injectés de sang, j’ai saisi une agrafeuse, une grosse agrafeuse profes- sionnelle, celle qui vous agrafe des paquets de feuilles par dizaines en un seul clac. Bref, elle était balaise. Je lui ai défoncé le crâne. Le sang giclait, inondant sa chevelure de jets rubiconds. Et dans un dernier râle souffreteux, il s’est étalé par terre. Mort. Gisant... froid. ...“Et le soyeux, triste et vague bruissement des rideaux pourprés me pénétrait, me remplissait de terreurs fantastiques, inconnues pour moi jusqu’à ce jour”... Heureusement aucune voiture n’était passée dans ce court instant, et tous mes voisins étaient occupés à leurs... occupations dominicales. Bref, je devais faire vite. Je tirais le corps par les pieds jusque dans ma boutique. Je me jetai dans un fauteuil, allumai un cigare... je devais reprendre mes esprits. Je fermai d’abord la porte à clef, mettais le panneau “ouvert” sur “pause”, baissai le rideau. Je me rassis. Il fallait faire quelque chose de ce corps. Soudainement une idée me vint : j’avais un container de poubelles, et sans indications, qui trainait, en trop, dans mon garage. J’allais le chercher. ...“Mon âme en ce moment se sentit plus forte. N’hésitant donc pas plus long- temps”... Le corps, bien plié, rentrait parfaitement. J’ajoutais un sac-poubelle à moitié rempli par dessus. J’allais au fond du jardin, poser la poubelle près de l’autre sortie, celle sur la route de Sully. Je restais plus tard ce soir-là. Et pour me détendre, je regardais un film. Je ne sais plus trop lequel. “Les diaboliques” peut-être, ou “Shaun of the Dead”. À moins que ce ne soit “L’âge de glace”... peu importe, il me fallait me détendre. En été la nuit tombe tard. Je devais attendre la nuit. Vers vingt-trois heures, j’ai poussé la poubelle sur quelques kilomètres. ...“Scrutant profondément ces ténèbres, je me tins longtemps plein d’étonnement, de crainte, de doute”... La route jusqu’à Sully, un dimanche, était assurément calme, surtout en pleine nuit. Et un véhicule se voit de loin. J’ai laissé ce con dans sa dernière demeure, à côté d’une autre poubelle, devant la première maison. Quelques heures plus tard, il y avait service funèbre. Voilà, il fallait que j’écrive l’histoire, car maintenant comment je vais faire pour me débarrasser de ce nouveau macchabée-là... un con qui n’aimait pas ma bière ! ...“et ses yeux ont toute la semblance des yeux d’un démon qui rêve ; et la lumière de la lampe, en ruisselant sur lui, projette son ombre sur le plancher ; et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante sur le plancher, ne pourra plus s’élever, — jamais plus !”... Les clients sont quelques fois gonflants, faut bien s’en débarrasser. 28 mars 2018 LE SUICIDE EST INDOLORE Je m’suis tranché les veines : Ç’a giclé sur toute la scène ! L’sang coulant sur l’exemplaire, D’un livre qui va vous plaire. Il s’agit d’un mec qui s’barre : Définitivement, il en a marre ! J’avais pensé d’abord à m’pendre : J’ai eu peur d’voir m’y r’prendre. J’aurais pu aussi m’tirer une balle : Ça fait du bruit et ça fait mal ! S’jeter sous un camion, direct ? Pour le chauffeur c’est incorrect ! Se jeter dans la benne hebdomadaire ? Mais des boueux j’suis solidaire. M’éventrer à la façon japonaise ? La scène, à voir, eut été mauvaise ! Je m’suis tranché les veines : Ça va gicler sur tout’la scène... L’sang coulant sur l’exemplaire, D’un livre qui va pas vous plaire. NOËL : QUEL ÉMOI M’HABITE ? Il faisait nuit, et comme à chacun de ces moments, je faisais mon roupillon habituel et quotidien. Heureusement j’avais bien chauffé la maison à l’aide de quelques buches en bois. Il devait bien faire un 26°. J’étais en train de faire un rêve érotique : une danse charnelle avec un beau grand mec, tout doux et aux mains baladeuses. Je me réveillai avec une trique de quatre-vingt-dix centimètres ! Un bruit venu de l’étage en dessous, en bas. Tout d’abord je retins ma respiration. Je me relevai sur mes six oreillers en plumes. La housse de couette faisait une sorte de monticule au niveau de mon sexe, comme une statue avant son inauguration. J’ai failli exploser de rire, et j’avais une envie dingue de m’astiquer le jonc, pour au moins profiter de cette merveilleuse opportunité. Le silence. Je commençais à me faire du bien en taquinant le joujou. Quand soudaine- ment, et cette fois, bien réveillé, je perçus très distinctement un verre tomber, au même endroit que je disais tout à l’heure : à l’étage inférieur, au-dessous de ma chambre. J’oubliai définitivement Popol, j’étendis la main pour prendre ma batte de baseball, que j’avais toujours à portée de mains. Nu comme à mon premier jour, mais tout de même un peu plus vieux. J’enfilai mes sandales. Au mot “enfilai”, la chose se redressa... c’était vraiment pas le moment d’insister pourtant. Sur la pointe des pieds qui étaient dans les sandales, je me mis debout. J’entendais cette fois distinctement quelqu’un en train de ramasser des bouts de verre... je sais ! Mais j’ai l’oreille fine ! J’ouvris très très très (...) doucement la porte de ma chambre. Je tendis l’oreille au [...]
Livre de poésies et de nouvelles dans une ambiance d'humour noir