CONTES ET LÉGENDES,
DEUX CONTES

Louise Michel
illustré par Frizou
8 pages - format 10,5x29,7cm

“La vieille Chéchette” et “L’héritage du grand-père Blaise”, deux contes populaires écrits par Louise Michel. De pures moment de bonheur simple.
La vieille Chéchette Il y a des êtres tellement disgraciés de la nature, tellement étranges à voir ou à entendre, que leur seul aspect est un sujet de tristes études pour les uns, de folles moqueries pour les autres. Plusieurs de ces êtres-là n’ont pas toujours été ainsi : les uns ont eu quelque accident au moral ou au physique, les autres, à force de se laisser mollement aller à la fatigue ou à la paresse, sont descendus de quelques degrés et, sur cette pente-là, il n’y a plus de raison pour qu’on s’arrête. D’autres encore (ce qui est affreux pour l’humanité) sont devenus ainsi sous la pression des persécutions. – Ce n’est pas le plus grand nombre qui ont été frappés dès leur naissance. Chéchette était une pauvre femme qu’on avait toujours vue vieille et toujours vue folle. Deux mauvaises recommandations pour les petits mauvais sujets, qui sont loin de respecter l’un et l’autre. La maison de Chéchette, c’était le bois ; son magasin, c’était le bois ; le nid de son enfance, l’asile de sa vieillesse, c’était toujours le bois. D’où venait-elle ? Personne n’en savait rien, ni elle non plus. La première fois qu’on l’avait vue, déjà vieille, elle sortait d’un autre bois où sa mère l’avait élevée et venait de mourir. Chéchette aimait sa mère à sa manière. Elle s’en alla dans un autre village et s’y établit au milieu de la forêt. C’était une étrange créature, dernier rejeton sans doute de quelque race nomade. Tant que l’été durait, elle se nourrissait de fruits sauvages ; et, pendant l’hiver, elle avait son magasin, où étaient entassés les baies rouges des sorbiers, les faines huileuses, les glands, toutes les richesses de la forêt. Parfois les écureuils, les sangliers, les rats visitaient son magasin : car le rocher qui lui servait d’abri était couvert largement... Si, à son retour de quelque promenade lointaine, elle ne trouvait plus rien, Chéchette recommençait ses provisions. Quand l’accident arrivait en hiver, elle allait jusqu’au village et demandait du pain. Les uns avaient pitié de la pauvre folle et remplissaient largement le haillon qui lui servait de tablier ou lui donnaient d’autres vêtements ; à ceux-là, elle souhaitait, dans sa langue, une infinité de belles choses. Les autres se moquaient d’elle. Alors Chéchette faisait entendre un grognement fort expressif ; c’était sa manière peut-être de souhaiter le mal. La nourriture qu’on lui donnait, un peu moins grossière que la sienne, lui semblait une suite de festins tant qu’elle durait. Quelquefois, en ayant pris beaucoup pour commencer, elle s’endormait pendant longtemps, à la manière des serpents et des lézards. La forme des vêtements lui était indifférente, d’homme ou de femme, peu lui importait ; mais elle aimait beaucoup les garnitures, surtout quand il y avait des choses qui brillent. Les enfants méchants lui offraient parfois des vêtements ornés de grelots et d’autres choses ridicules ; mais, s’ils avaient le malheur de rire, Chéchette leur jetait leur présent à la figure ; souvent même elle devinait leur mauvaise intention sans qu’ils eussent besoin de rire, car elle avait l’instinct fort développé. Ceux qui ont vu les statuettes grimaçantes du moyen âge peuvent se faire une idée de Chéchette. Elle était horriblement boiteuse et tellement borgne que son oeil gauche avait presque disparu. Sa bouche, largement ouverte, laissait passer toutes les dents à la manière de l’orang-outang – ou du gorille. Ses mains, énormes, noueuses et velues, ses larges pieds, l’épaisse crinière de cheveux roux qui descendait presque jusqu’à ses sourcils, tout en elle rappelait les plus vilains gnomes, les plus hideux singes. Cet être-là s’attachait, elle aimait comme un chien ; il est vrai qu’elle eût mordu de même. [...]
Deux contes de Louise Michel dans une publication bon marché