DENIS
Guy de Maupassant
illustration de Paul Gavarni
8 pages - format 10,5x29,7cm

Denis est le serviteur de M. Marambot depuis vingt ans. Trapu et jovial, il sert fidèlement son maître, un ancien pharmacien qui vend des remèdes aux paysans. Une nuit, Denis pénètre dans la chambre de son maître et le poignarde à plusieurs reprises. Ce dernier ne doit la vie sauve qu’au fait d’avoir crié à Denis que l’argent n’était pas là. Aussitôt, Denis s’arrête et le soigne. Marambot ne le dénonce pas...
I Monsieur Marambot ouvrit la lettre que lui remettait Denis, son serviteur, et il sourit. Denis, depuis vingt ans dans la maison, petit homme trapu et jovial, qu’on citait dans toute la contrée comme le modèle des domestiques, demanda : – Monsieur est content, monsieur a reçu une bonne nouvelle ? M. Marambot n’était pas riche. Ancien pharmacien de village, célibataire, il vivait d’un petit revenu acquis avec peine en vendant des drogues aux paysans. Il répondit : – Oui, mon garçon. Le père Malois recule devant le procès dont je le menace ; je recevrai demain mon argent. Cinq mille francs ne font pas de mal dans la caisse d’un vieux garçon. Et M. Marambot se frottait les mains. C’était un homme d’un caractère résigné, plutôt triste que gai, incapable d’un effort prolongé, nonchalant dans ses affaires. Il aurait pu certainement gagner une aisance plus considérable en profitant du décès de confrères établis en des centres importants, pour aller occuper leur place et prendre leur clientèle. Mais l’ennui de déménager, et la pensée de toutes les démarches qu’il lui faudrait accomplir, l’avaient sans cesse retenu ; et il se contentait de dire après deux jours de réflexion : – Bast ! Ce sera pour la prochaine fois. Je ne perds rien à attendre. Je trouverai mieux peut-être. Denis, au contraire, poussait son maître aux entreprises. D’un caractère actif, il répétait sans cesse : – Oh ! Moi, si j’avais eu le premier capital, j’aurais fait fortune. Seulement mille francs, et je tenais mon affaire. M. Marambot souriait sans répondre et sortait dans son petit jardin, où il se promenait, les mains derrière le dos, en rêvassant. Denis, tout le jour, chanta, comme un homme en joie, des refrains et des rondes du pays. Il montra même une activité inusitée, car il nettoya les carreaux de toute la maison, essuyant le verre avec ardeur, en entonnant à plein gosier ses couplets. M. Marambot, étonné de son zèle, lui dit à plusieurs reprises, en souriant : – Si tu travailles comme ça, mon garçon, tu ne garderas rien à faire pour demain. Le lendemain, vers neuf heures du matin, le facteur remit à Denis quatre lettres pour son maître, dont une très lourde. M. Marambot s’enferma aussitôt dans sa chambre jusqu’au milieu de l’après-midi. Il confia alors à son domestique quatre enveloppes pour la poste. Une d’elles était adressée à M. Malois, c’était sans doute un reçu de l’argent. Denis ne posa point de questions à son maître ; il parut aussi triste et sombre ce jour-là, qu’il avait été joyeux la veille. La nuit vint. M. Marambot se coucha à son heure ordinaire et s’endormit. Il fut réveillé par un bruit singulier. Il s’assit aussitôt dans son lit et écouta. Mais brusquement sa porte s’ouvrit, et Denis parut sur le seuil, tenant une bougie d’une main, un couteau de cuisine de l’autre, avec de gros yeux fixes, la lèvre et les joues contractées comme celles des gens qu’agite une horrible émotion, et si pâle qu’il semblait un revenant. M. Marambot, interdit, le crut devenu somnambule, et il allait se lever pour courir au-devant de lui, quand le domestique souffla la bougie en se ruant vers le lit. Son maître tendit les mains en avant pour recevoir le choc qui le renversa sur le dos ; et il cherchait à saisir les mains de son domestique qu’il pensait maintenant atteint de folie, afin de parer les coups précipités qu’il lui portait. Il fut atteint une première fois à l’épaule par le couteau, une seconde fois au front, une troisième fois à la poitrine. Il se débattait éperdument, agitant ses mains dans l’obscurité, lançant aussi des coups de pied et criant : – Denis ! Denis ! Es-tu fou, voyons, Denis ! Mais l’autre, haletant, s’acharnait, frappait toujours, repoussé tantôt d’un coup de pied, tantôt d’un coup de poing, et revenant furieusement. M. Marambot fut encore blessé deux fois à la jambe et une fois au ventre. Mais soudain une pensée rapide lui traversa l’esprit et il se mit à crier : – Finis donc, finis donc, Denis, je n’ai pas reçu mon argent. [...]
Une nouvelle de Maupassant édité par Denis éditions et illustré d'un dessin de Gavarni