Partager

RÉCIT D’APRÈS
Chronique du religieux de Saint-Denys

Duel de messire
Jean de Carrouges
avec Jacques le Gris

Il faut blâmer la conduite de ces hom-mes, dont l’esprit trop crédule, semblable aux feuilles légères qui tournent à tout vent, se laisse abuser par des rapports incertains, et qui sur la foi de ces vains bruits courent aveuglément à la vengeance. C’est ce que prouve d’une manière frappante le duel de messire Jean de Carrouges avec Jacques dit le Gris, qu’il accusait d’avoir outragé sa femme.
On s’élevait avec d’autant plus de force contre cette indigne trahison, qu’ils étaient tous deux originaires de Normandie et attachés à la cour du comte d’Alençon, et que depuis leur jeunesse ils avaient été liés par la plus étroite amitié. On disait qu’en succombant dans la lutte Jacques avait été justement puni, et l’on plaignait la dame qui avait été flétrie dans son honneur.
Mais on découvrit plus tard que c’était un autre écuyer qui avait commis le crime. Ce traître, pour exécuter son odieux projet et satisfaire son infâme passion, s’était, en l’absence du mari, introduit dans la maison comme un voleur, sous le masque de l’amitié et sous le prétexte d’une visite à cette dame, dont chacun connaissait la vertu. Ne soupçonnant point ses intentions coupables, elle soupa avec lui et le conduisit ensuite, avec les égards dus à un ami intime et à un noble seigneur, jusqu’à la chambre qu’elle lui destinait. Il laissa éclater alors ses feux impurs, fit l’aveu de son amour, supplia, joignit les présents aux prières et chercha à séduire de toutes les façons le cœur de cette dame. [...]