GUÈRE ÉPAIS
Jean-Pierre Courtilliad

314 pages - 2 tomes
format A5 classique

Guère épais, c’est le roman d’un jeune adulte, amoureux d’une dame d’un certain âge et mariée, avant le déferlement de 68. Et par des jeux d’aller-retour dans le temps, c’est aussi le quotidien d’un psychanalyste parisien dans l’écriture de son livre. Récit à la première personne et à deux époques.

Si je me suis remis à écrire, c’est à cause d’elle. Sans effort d’imagination cette fois. Je me suis contenté de raconter la vérité. Tout simplement. La première fois que je vis La Star autrement qu’à l’écran, ce fut chez V un psychiatre et psychanalyste parisien renommé où j’officiais comme petite main. Le docteur V s’était séparé de sa femme qui exerçait le même métier et disposait du cabinet de celle-ci en face du sien avec salle d’attente commune. J’assistais à l’école Freudo-Lacanienne au séminaire de V depuis de nombreuses années quand un soir, après son cours et les congratulations des groupies et apparatchiks de l’école, il me demanda si je pouvais le déposer chez lui, sa voiture étant en réparation. Il avait soif et moi aussi, nous nous retrouvâmes devant un bock au zinc chic du coin. Il me questionna sur ce qui m’avait amené à la psychanalyse, je répondis : la folie. Il me sourit et dit : — C’est une motivation ou une réponse qui aurait plu à Lacan. Et en souvenir du vieux maître dont il avait été le disciple il soupira bruyam- ment comme lui : hinhin hinhin hinhin. Puis je lui racontai mes études sur le tard, mon parcours analytique, les prémices, les onze années sur le divan de Pommier réputé lui aussi, et puis un curieux épisode de désubjectivation des années plus tard dont je ressortis plus fort et plus lucide. Je compris ensuite que ce dernier événement avait été décisif pour la proposition qu’il me fit. Il s’étonnait que je continue d’exercer un métier (commercial) qui ne me passion- nait guère et dont le principal avantage était de disposer de mon emploi du temps relativement à ma guise. Ce dernier trait retint aussi son attention. Il me demanda si je voulais reprendre un verre et pourquoi je ne m’étais pas installé psychanalyste : je dis oui pour le verre et que je n’étais pas né avec une cuillère en argent dans la bouche pour ouvrir un cabinet fut-il ailleurs que dans le septième arrondissement. Bref, il me proposa de prendre en charge quelques patients qui n’avaient pas les moyens de payer cinquante euros la séance et qui venaient pour la plupart de l’hôpital psychiatrique qu’il dirigeait. — De toute façon, dit-il, je n’ai plus le temps, je refuse quotidiennement des patients. Je ne vous confierai pas de psychotiques et vous prendrez comme tarif ce qu’ils pourront vous donner, mais ne cédez pas là-dessus. C’est ainsi qu’en l’an 2002 sous son contrôle je me retrouvais trois fois par semaine derrière le divan des pauvres dans le cabinet de madame. Le décor était à la fois austère et bourge, contrairement à celui de V qui était chaleureux, il avait bien fait de se séparer d’elle à coup sûr. De chaque côté des doubles rideaux bois de rose de trois mètres de haut, il y avait à gauche un portrait de Freud vieux et malade et à droite celui de Lacan pas au mieux de sa forme non plus. Je proposai à V de les rajeunir, comme il répondit : — Faites ce que vous voulez. Je mis une reproduction de Botticelli à gauche et un Rothko à droite. Germaine, la vieille dame qui servait à V de secrétaire, cuisinière, comptable, n’ap- précia pas mes métamorphoses ; surtout lorsque j’attaquais la salle d’attente avec un Modigliani contre une croûte florale, avec l’approbation de V cela va sans dire. Enfin trois ans après elle s’habituait... Et un soir où j’écoutais plus tard qu’à l’accoutumée un de mes patients raconter les horreurs de son enfance, je perçus des vociférations féminines provenant de la salle d’attente où plus personne n’était attendu, puis on cogna à ma porte, c’était Germaine : — Veuillez m’excuser M. Courtilliad mais il y a là une dame qui ne va pas bien du tout et à qui le docteur V avait donné rendez-vous ; mais il a eu un gros problème à l’hôpital, il ne sera pas là avant une heure et je n’arrive pas à le joindre par téléphone. Je m’excusais auprès de mon patient et sortis dans la salle d’attente, je la reconnus aussitôt malgré sa perruque et ses lunettes noires. [...]

Histoire en deux époques, le jeune homme amoureux et le psychanalyste