GUÈRE ÉPAIS
UNE AUTRE HISTOIRE

Jean-Pierre Courtilliad

208 pages - format A5 classique

Suite de “Guère épais” par le même auteur. Le roman d’un jeune adulte, amoureux d’une dame d’un certain âge, avant le déferlement de 68. Et par des jeux d’aller-retour dans le temps, c’est aussi le quotidien d’un psychanalyste parisien dans l’écriture de son livre. Récit à la première personne et à deux époques.

JEAN-PIERRE Nous avions pris l’habitude le docteur V et moi après nos derniers patients de nous retrouver dans son cabinet où je lui rendais compte de mon travail avec ceux qu’il m’avait confiés. Nous n’abusions pas du vocabulaire de psychanalyse ni du Bourbon qu’il me versait avec parcimonie et après avoir demandé si je ne repartais pas en voiture. Ce soir-là au lieu de me dire : « Alors ? » formule habituelle et lapidaire qui servait de coup d’envoi à mes récits, il me confia, fait exceptionnel, ce qu’il venait d’entendre d’un patient. Un marocain qui paraissait très âgé, mais dont j’appris que nous étions nés la même année. V le recevait depuis trois ans sans que son patient n’ait fait la moindre allusion au trauma qu’il venait de lui révéler. A douze ans il s’était trouvé enseveli avec son jeune frère de six ans durant le tremblement de terre d’Agadir. Tous deux séparés par une cloison grillagée, le jeune frère étant en contrebas éclairé le jour par une fente au travers des tonnes d’éboulis. Ils crièrent pendant des heures sans être entendus. La première nuit, le petit se plaignit d’être mordu. Aux premières lueurs du matin, l’aîné aperçut son petit frère terrorisé se débattant avec deux rats. Etant d’une famille très croyante, il pria, implora Dieu d’épargner cette fin atroce à son cadet. Les rats disparurent par où ils étaient venus. Mais la deuxième nuit, les hurlements de l’enfant redoublèrent, et les rongeurs aussi ; l’aîné prosterné implora Dieu toute la nuit, tâchant de couvrir les cris par ses obsécrations. Aux premières lueurs du jour, il vit les rats finir leur repas. Je devinais aux efforts de V pour résumer cette atroce histoire que son patient n’avait pas dû lui épargner les détails. L’aîné avait été retrouvé le troisième jour, muet pendant des mois, et ne racontant cet enfer que quarante ans après. A treize ans il avait volé un fusil pour tuer des rats, puis finalement il avait tiré vers le ciel, estimant les rongeurs innocents mais pas dieu. Puis il était devenu athée à tout jamais. Après coup V me parut un peu gêné de m’avoir fait ce récit. Il alluma son unique cigare quotidien sans me demander pour une fois si ça ne m’incommodait pas, et me dit sur un ton badin forcé : « Voyez, moi aussi j’aurais eu mon “Homme aux rats” comme Freud. » Puis il fit un signe de tête qui signifiait : à vous ! Sans commentaire sur ce qu’il venait de me confier, j’évoquais le cas d’un patient artiste au chômage, d’une indigence grandissante qui risquait de l’amener à ne plus pouvoir me payer la somme dérisoire que je lui demandais ; mais c’était ma spécialité les impécunieux, un arrangement entre V et moi. Bref, ce jeune homme me parlait principalement de son frère jumeau qui selon ses dires était exactement le contraire de lui, financier sans scrupules, riche, inculte, et se conduisant comme un goujat avec les femmes. Ses goûts, ses comportements différaient en tout depuis qu’ils étaient enfants. Il me dit en fin de séance : « Je ne comprends pas, pourtant on est du même signe. » V enleva son cigare d’entre ses dents pour m’adresser un grand sourire. — Ah Jean-Pierre, c’est ce dont j’avais besoin, passer de l’horreur au rire. Il répéta l’horreur au rire et ajouta : — Ça a un petit côté mallarméen horreuraurire. On frappa à la porte de sa tanière, c’était Germaine la vieille dame multifonction- nelle qui ne sachant pas si le docteur dînait au restaurant ou pas, avait mis un petit plat juste à réchauffer dans le frigo. — Vous avez bien fait Germaine, merci beaucoup, je ne sortirai pas ce soir, je dois finir mon exposé pour demain. — Alors je me sauve. — Oui, sauvez-vous, car personne ne peut le faire pour vous. Elle partit sans avoir écouté son trait d’humour. On finit nos verres de Bourbon, et V me raccompagna jusqu’au palier, sa main sur mon épaule, j’apercevais derrière lui le long couloir qui menait aux dépendances de cet immense appartement rue de Passy qu’il occupait seul depuis son divorce, il n’avait pas encore rencontré sa seconde épouse. Je ne l’enviais pas, je préférais le petit deux pièces où m’attendait Francine quelle que soit l’heure. Au moment du serrage de mains, il me demanda : — Vous êtes garé loin ? — Je suis venu en métro. — Bien, c’était juste pour vérifier. C’était avant. Avant qu’i de a me fasse exhumer mon vieux manuscrit, avant que je n’y rajoute ce qui précède et puis ce qui lui succède, avant le casse-tête pour faire bref. Il y aura donc un livre qui portera mon nom puisqu’un éditeur a osé “Guère épais”. On ne le trouvera pas en tête de gondole chez Leclerc et j’ai l’éternité devant moi avant les essayages d’un habit vert. Mais j’écris, écrit vain sans doute, mais j’y tiens. Le présent s’absente, ce n’était pas prévu ; je vous laisse avec Jérôme. JERÔME Après mes tentatives d’élucidation du suicide de Jacky, l’accablement tant physique que moral reprit le dessus. Je me laissais licencier sans protestation, le rôle d’Inspecteur des ventes étant au-dessus de mes forces. J’errais « Comme une âme en peine » disait ma mère, à pied jusqu’à Paris où ni le poker, ni le cinéma ne pouvaient plus rien pour moi, je m’abstenais de tout ou presque. Il m’arrivait de pleurer après l’amour avec Lili, honteux, désemparé, la tête sous le robinet d’eau froide. Au-delà du chagrin de la disparition de mon ami, quelque chose s’était cassé en moi, était parti avec lui. Le vide abyssal que j’éprouvais quelquefois bien pire que la peine me précipitait à rechercher la tristesse comme remède, comme consistance. Un soir pluvieux, un flacon de liqueur verte dans une poche, je partis déambuler, divaguer vers la zone industrielle de Vitry. J’en revins trempé avec un poème qui rejoignit les petits papiers de la boîte en fer Quality Street. : Mon ami Jacky qu’est mort à vingt ans Quand j’en avais à peine vingt-trois Je pense toujours à toi, à cette randonnée, A ton rire, à notre bonheur, A l’odeur des blés avant de s’endormir, Ou à celle des quatre cheminées, C’est pareil allez... Mon ami Jacky qu’est-ce que t’avais besoin de mourir ? Qu’est-ce que t’avais besoin de te tuer ? J’ai tant bu ce soir Que près des cheminées J’ai senti l’odeur des blés. Alors je pouvais pleurer, et c’était déjà ça. [...]

Livre, suite de 'Guère épais' de Jean-Pierre Courtilliad