GWENDOLINE
Patrick Boutin
dessin de Pascal Dandois

8 pages - format 10,5x29,7cm

Conte poétique d’amour noir d’une ballade mélancolique aux accents marins... quelquefois bien gonflé au vent malouin.

I – La moitié de M. Norbert Un ciel aubergine, avec des coulées de nuages violets, gorgés d’orage : il pleuvait des cordes sur l’hippodrome de Saint-Malo. Un grand chapiteau secouait ses bâches dans les bourrasques batail-leuses. Le vent moite faisait fléchir les branches des peupliers, comme des potences sans pendus. Ici nul supplicié, seuls les bras recourbés des ramures sans érection, forcés en arc par le muscle d’un fichu coup de chien annoncé par la météo : mauvais temps pour ce mois de juillet 2009. Le tonneau des Danaïdes pourrait bien surcharger sa jarre ce soir, à la force du déluge de la tempête malouine. La pluie faisait crépiter la tente bariolée du cirque installé pour quelques représenta- tions sur les pelouses hippiques, sem- blant applaudir sur les prélarts d’un plastique épais rouge et or ; autant que les enfants qui claquaient dans leurs mains, venus nombreux, tout frétillants, moins excités pourtant que leurs parents en joie, qui paraissent plus gamins que les gosses. C’était un vendredi, il y a dix ans. Norbert avait passé de longues heures d’interrogatoire, mis en garde à vue pour le meurtre de sa femme. Il avait fini par être disculpé. La boîte en forme de cercueil était de toute évidence défec- tueuse quand Claudine s’était allongée dedans, vêtue d’une très légère tenue aux paillettes roses éclatantes. Elle souriait alors comme elle souriait toujours au moment des roulements de tambour, attrapant en plein vol l’attention des spectateurs, épinglant tous les regards sur l’émail de ses dents étincelantes. Elle s’allongea pour la dernière fois ce soir-là, tranchée définitivement en deux ; la scie circulaire portative et son disque plus denté qu'un requin, dont se servait son magicien de mari, l’avaient découpée tel un vulgaire jambon, projetant de larges giclées de sang, des geysers d’hémoglo- bine que buvait la sciure de la piste étoilée. M. Norbert savait que, s’il faisait frémir le public, le numéro bien rodé était sans risque. Tout était dans le « truc » : un double-fond permettait à son épouse de rétracter les pieds vers le buste ; d’autres factices bougeaient au bout des deux trous par lesquels ils sortaient en remuant comme les vrais, avec des escarpins identiques, aussi polis et argentés. Tout le monde n’y voyait que du feu quand il séparait les deux parties de la boîte, que par une lubie étonnante il avait façonnée en forme de bière : la foule abasourdie apercevait sur la droite du prestidigi- tateur une moitié de caisse où la tête de sa femme souriait toujours, agitant les bras par deux orifices latéraux pour faire coucou ; à sa gauche, l’autre moitié laissait voir les fameux escarpins pivo- tant sur les chevilles, comme pour saluer aussi. Tous étaient bluffés et applaudis- saient l’illusionniste, après qu’il eut « recollé » les deux portions et qu’eut surgi du cercueil, ainsi qu'une ressus- citée, la femme coupée en deux. Ce vendredi-là, il pleuvait, et le torrent de la drache, qui roulait plus fort que la grosse caisse, martelait de ses plocs plocs le crâne ahuri du pauvre M. Norbert. Il n’avait pas eu le temps de comprendre que le panneau, isolant sa femme recroquevillée des jambes factices, ne s’était pas abaissé et qu’elle était restée coincée, les siennes encore allongées le long du sarcophage funeste. [...]

Nouvelle d'amour noir avec une sirène en Bretagne